Je vous propose un petit interlude, en images et en musique, composé durant les froides et longues soirées stambouliotes au mois de mars.

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A Istanbul on ne peut se sentir que comme un funambule. C'est une cité conçue pour être suspendue et relative. Des civilisations de marbre et éternelles déploient encore leur splendeur, telles des falaises à peine attaquées par l'écume des temps, et jamais totalement englouties par les passages fluides et éphémères des voyageurs et des esquifs dans leurs incessantes allées et venues. La ville s'offre généreusement au visiteur et lui montre crument ses contrastes sous toutes leurs formes. Les humbles boutiques innombrables vivotent à l'ombre des héritages de grandeur, dans une mégapole monstrueuse qui abrite des quartiers intimes. La vie palpite entre douceur et violence. Orient et Occident s'embrassent. La terre vallonnée et les horizons maritimes se côtoient.

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Contempler le Bosphore c'est comme plonger dans un demi-sommeil, somnoler comme un chat, suspendu entre deux mondes, vibrant d'envie d'aller voler avec les mouettes et les dauphins. La musique des rues et des muezzins te transporte, ton âme s'élève à la contemplation, mais bientôt les vrombissements et les foules te tirent dans la fourmilière humaine, cette machine infernale et fiévreuse, dont les rouages surchauffent et se bloquent mais repartent sans arrêt de plus belle. Des milliers de visages s'enchaînent, tourbillonnent et filent, arpentant les rues, les montées, les avenues. La nuit, Beyoglu s'éclaire, crie et claque ; les noctambules s'affolent, l'alcool nourrit les flots humains déboulant de Taksim à Galata. Les rires se mélangent, les langues se délient et les corps s'enlacent.

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La vie ici est une valse à mille temps. Marcher dans l'avenue d'Istiklal c'est entrer dans la danse du peuple, un immense bal trivial de badauds zigzagant les uns entre les autres, rythmé par les musiciens, toujours en marge sur le bas-côté et pourtant jamais très loin, accompagnant avec zèle la grande messe de la rue.

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L'homme malade git-il toujours dans son lit coincé entre deux continents ? Il est bien parti l'Ottoman, ne laissant que des traces de ses délires sous forme de palais et de splendeurs surmontées de minarets. La ville est peuplée de fantômes, tous partis en fumée sous le regard sévère d'Atatürk, terrible père de la Nation, vénéré comme le nouveau Prophète. Les monastères ont disparu, mais les derviches tournent encore. La ferveur qui s'élève cinq fois par jour n'est qu'une illusion. Pourtant, la fièvre est toujours là, culminant les soirs de matchs à Besiktas, où les fanatiques noirs et blancs envahissent en liesse les boulevards. A chaque occasion ils font gronder les arènes, nourris et passionnés par le nouvel opium du peuple, faisant trembler à leurs pieds les murs d'or et de cristal du palais de Dolmabahçe.

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On croit passer d'une rive à l'autre, mais c'est la ville qui vous traverse.

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